Vers 17h45, Albert nous fit signe qu'il voulait nous emmener voir "le Village", sorte de foire exposition et dont c'était la première apparition au cœur du circuit, juste derrière les stands. C'est vrai que depuis 3h30 que nous étions restés sur place, il fallait penser à se dégourdir les jambes. Nous partîmes donc, comme un seul homme, en nous frayant un passage dans la foule. Il nous fallut une bonne demi-heure pour franchir la passerelle Dunlop et nous retrouver au "Village". Nous étions à peine arrivés que nous avons aperçu des gens agglutinés devant des postes de télévision (très à l'honneur à cause du premier direct sur le Mans en Eurovision). Des grands cris s'élevèrent de ces amas de téléspectateurs : un accident grave venait de se produire, les gens se retournèrent et aperçurent une grosse colonne de fumée noire au niveau du stand Mercedes. Les bruits les plus fous commencèrent à circuler, j'avais les jambes en coton. On disait qu'une Mercedes avait explosé dans la foule. Nous avons fait marche arrière et sommes repassés sur la passerelle Dunlop. Nous croisions des gens avec des regards lunaires, tachés de sang, qui parlaient peu, sous le coup d'un choc psychologique immense. Nous avons retrouvé notre voiture au parking et avons pris la route de la maison au milieu des ambulances qui avançaient en cortège funèbre. Dans la voiture, la radio donnait les premières informations, André Bourillon, le célèbre commentateur, se lâchait complètement, il racontait ce qu'il voyait et ce n'était pas joli. Au fur et à mesure que nous recevions des informations, il fallut se rendre à l'évidence que l'endroit exact de l'accident était celui où nous étions jusqu'à 17h45. Je ne vous parlerai pas des circonstances de l'accident qui sont abondamment décrites sur Internet dans une multitude de sites avec des dessins explicatifs.
Le bilan définitif fut de 83 morts, mais il y eu beaucoup de blessés physiques et psychologiques. Le soir, après le repas traditionnel qui fut moins enjoué que d'habitude, nous sommes retournés au circuit. Un périmètre de sécurité avait été installé à l'endroit du drame et je ne vous parlerais pas les choses affreuses que nous y avons vues. Pendant quelques jours "Le Maine Libre" a publié une liste de personnes décédées, qui se trouvaient à la morgue et que personne n'était venu identifier. Il y avait un homme en combinaison blanche...dans ma petite tête de gosse, je pensais que ce pourrait bien être le pilote de la Mercedes qui avait explosé dans la foule. L'annonce resta une semaine au moins. Ce pauvre homme ne préoccupait personne apparemment. Et c'était bien Levegh, le pilote français que Neubauer était venu embrasser avant le départ. Cette catastrophe reste la plus meurtrière de toute l'histoire du sport automobile.
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