Mercedes était de retour au Mans. Après leur victoire chanceuse en 1952, la firme allemande avait préféré s’abstenir en 53 et 54, faute d'une voiture compétitive. Ce qui faisait dire à ma tante, très remontée contre les Allemands : "C'est trop facile de venir seulement quand on est sûr de gagner !". Pour une fois, mon oncle Camille était venu me chercher pour assister à une soirée d'essais. Il était lui aussi, remonté contre les Chleuhs, séquelles de la guerre encore trop proche, sans doute. Il ne croyait pas en leur système d'injection directe révolutionnaire. De fait au cours de cette soirée, elles ne se montrèrent pas à leur avantage, leur moteur "ratatouillaient" sans cesse. Il faisait un temps bizarre, une sorte de vent de sable avait envahi le circuit, nos dents grinçaient et notre nez était plein de poussière. Les Mercedes finirent par trouver les bons réglages puisque je pus lire dans "Le Maine Libre" le lendemain matin : "MOSS : J'ai roulé à 300 à l’heure !" En fait, cela devait être faux d'au moins 20 km/h, mais ça faisait vendre du papier.
Le temps se remit pour la course, le samedi il faisait une chaleur caniculaire, pas le moindre petit nuage. René était venu avec Duez et avait amené Alain, mon frère cadet qui avait donc 8 ans et 1/2. Monsieur Gréal, vendeur de télé, avait préféré rester à Moreuil, la course devant être diffusée pour la première fois en direct et en "Eurovision". Il avait invité mon père à regarder les images chez lui. Deux heures avant le départ, nous étions postés en face des stands Mercedes, serrés comme des sardines, à moitié étouffés par la foule. En me faufilant, je réussis à m’approcher des fascines qui nous séparaient de la piste et je pus voir, comme au ralenti, la fébrilité des pilotes, pourtant aguerris. La proximité que nous avions alors, nous spectateurs, avec les pilotes, n'existe plus maintenant. Nous pouvions, non pas les toucher, mais leur crier un mot d'encouragement.
Puis ce fut l'heure de se positionner pour le petit sprint. A cette époque, et jusqu'en 1969, les voitures étaient rangées en épi dans l'ordre des numéros, les pilotes se plaçaient de l’autre côté de la piste et, au signal, devaient courir jusqu'à leur bolide, sauter dedans, et démarrer en trombe. Nous avions juste le célèbre Fangio devant nous. Il se passa un incident bizarre, qui fut noté par les spécialistes, Fangio n'arrivait pas à démarrer. Un mécanicien (c'était formellement interdit, mais dans l’affolement du départ, personne ne le remarqua) se pencha dans le cockpit, et le moteur rugit enfin. Dans tous les récits que j'ai lus, il était noté que Fangio, avait oublié de mettre le contact, ce qui correspond parfaitement au geste du mécanicien que j'avais vu. Mais récemment, ce mécanicien, encore en vie, a raconté que Fangio avait malencontreusement enfermé le levier de vitesse dans sa jambe de pantalon. Ce fait est bien minime à côté de ce que je vais raconter plus loin, mais il dénote la tension qui régnait au départ de cette course, car pour ce qui est du sang-froid, Fangio se posait un peu là...et il le prouva 2 heures plus tard.
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